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Youcef Sebti, l’homme et le poète

Par Ahmed Cheniki
Youcef Sebti (1943-1993) est pour moi l’un des plus grands poètes du Maghreb du vingtième siècle.
YOUCEF SEBTI, LE POETE QUI AIMAIT LES HUMBLES
Il dormait cette nuit tragique de décembre 1993 dans son appartement sommairement meublé, les livres comme décor, le poète, l’homme, Youcef, il avait, avait-on dit, une position de bébé. Youcef était frêle, un corps malingre, une barbichette, croyant, mais il était surtout un homme à poigne, il ne pouvait déroger à ses principes. Incompris, d’une grande culture, il aimait l’amour parce qu’il était tout simplement amour. Il était poète et sa poésie est beauté et amour. Il était trop discret, calme, mais paradoxalement torrentiel, ce poète au verbe d’une sidérale puissance, j’ai toujours eu l’impression que sans les mots, ce langage singulier, Youcef aurait peut-être tôt déserté les sentiers peu ragoutants de la culture de l’ordinaire.
Il vient de loin, cet ami, il a débarqué à Alger après avoir fréquenté le lycée franco-musulman, l’institut national agronomique (INA) d’El Harrach, puis la faculté des sciences humaine d’où il décroche une licence de sociologie rurale. L’enseignement est sa vocation, il enseigne la sociologie rurale à l’école d’agriculture de Skikda puis à l’INA à El Harrach. Tous ses anciens étudiants lui vouent un immense respect, reconnaissant en Sebti le paysage humain et l’enseignant probe, pédagogue et autonome. C’est vrai que Youcef a toujours été un empêcheur de tourner mal, il dit librement ce qu’il pense, rien ne l’arrête. Je ne sais, mais Youcef était, certes, très timide, mais discrètement actif. Il était partout sans être réellement vu. Ses positions étaient radicales, apportant au langage une paradoxale instabilité ludique. Il ne parlait pas beaucoup de politique, mais tout dans sa vie et dans son œuvre était politique. Il était un peu Socrate et aussi Ibn Rochd. Il aimait beaucoup parler d’Ibn Khaldoun, de poésie et de philosophie, mais très peu de politique au sens trivial du terme. L’historien Hosni Kitouni qui connaissait très bien certains faits de Youcef qui se confiait rarement, ils étaient tous les deux au PRS (Parti de la Révolution Socialiste) de Mohamed Boudiaf. D’ailleurs, après le décès de Boudiaf, il avait été, selon notre ami Mohamed Zaoui, membre d’un groupe chargé de la vérité sur l’assassinat de Boudiaf. Kitouni le raconte ainsi : « il y a un aspect de la vie et des activités de Sebti totalement inconnues et pour cause, il était un militant convaincu et actif du parti clandestin dirigé par feu Boudiaf. C’est justement ce qui vient conforter le portrait que tu donnes de lui en soulignant sa discrétion et sa forte personnalité et sa discrétion. Je rapporte cela parce qu’on a souvent reproché à Sebti ses distances notamment par rapport aux courants de gauche d’alors, sa gauche à lui était en vérité beaucoup plus radicale ».
Poète jusqu’au bout des mots qu’il réussit à transformer et à leur foutre une glaise de sa terre originelle, Youcef assume l’héritage de la poésie arabe ancienne, Rimbaud et son enfer, Baudelaire et son spleen, il ne supporte pas un quotidien dominé par les bâtardises des hommes qui « mentent sur leur propre nature ». Désarroi, enfer, noir, douleur, blessure, faim, malheur, cri sont les mots-leitmotive d’une poésie drapée de tous les malheurs du moment et de sa propre condition. L’enfer envelopperait tout son être : « Je suis né dans l’enfer ; J’ai vécu dans l’enfer ; Et l’enfer est né en moi ». Il est né dans une ville qui a connu douleur, massacres, napalm et de terribles souffrances. Il a toujours vécu avec la douleur de souvenirs cruellement présents comme autant de lieux d’identité d’un colonialisme sauvage et criminel. Sa poésie est tout cela. Le grand écrivain, Salah Guemriche qui l’a très bien connu évoque Sebti et sa poésie : « J’ai bien connu Sebti (curieux, les types de ma génération s’appelaient souvent par le nom, pas par le prénom), du temps de l’âge d’or de la salle El-Mouggar. Il avait aussi l’art de sourire et même de rire, un petit rire, et de l’humour. Son poème “Nuit de noces” était sans doute le plus cité. Il avait un style à lui, et dans son genre (dirai-je par précaution), il était et reste le meilleur… Je conserve précieusement son recueil.»
Je ne sais pas mais ce qui frappait le plus, c’était son regard hagard, ses yeux profonds, ses certitudes et son anticonformisme, il ne voulait rien d’autre qu’une vérité qu’il trouvait dans ses propres paradoxes, il était à la fois l’homme d’El Milia et aussi celui d’un Alger dont il ne supportait pas son espace intellectuel qui l’incommodait, d’une langue française dont il faisait sa concubine et les langues de son monde, l’arabe et le tamazight dont il consacrait la légitimité. Son rapport à la langue française indisposait beaucoup de gens d’Alger, lui-même parlait d’exil. Il perdait ainsi certains de ses amis. Mais avait-il des amis, à part peut-être Jean Sénac, ce trublion de Tahar Benaicha et cet autre paysan d’El Milia. Sous ses airs de quelqu’un qui donnait l’impression d’être perdu, il était en éveil, disant ses vérités, sans compromis, sans voile, féministe particulièrement singulier dans un Alger qui l’indisposait, certes, tout en adorant certains lieux-résistance. Ce sociologue du monde rural ne s’était pas trompé de champ, l’agriculture, aimait-il dire, c’est la terre sans laquelle les mots et les être n’auraient pas de sens. Il a réussi la gageure de faire de la poésie une bigame, malgré elle, deux beaux fleurons, agriculture et philosophie. Mes amis Saci Belgat et Aziz Mouats doivent bien apprécier ce grand homme et un extraordinaire pédagogue. Un de ses anciens étudiants, Salim Abdeddaim parle de lui, avec une grande émotion : « Il fut mon professeur de sociologie rurale à l’I.N.A (Institut National d’Agronomie) . Sa grande culture, son érudition et sa disponibilité pour ses étudiants étaient sans limites. Son assassinat est une perte pour la culture et la science. »
On ne connait de cet immense poète qu’un seul recueil édité en 1981 par la SNED, « L’enfer et la folie », ce sont ces textes écris entre 1964 à 1966, où il était question à cette époque de la réforme agraire et de ce poème intitulé Futur où il célébrait à sa manière la réforme agraire (Bientôt, je ne sais quand au juste ; Un homme se présentera à votre porte ; Affamé hagard et gémissant ; Ayant pour armes un cri de douleur ; Et un bâton volé (…) ; Tôt ou tard je te le répète ; Quelqu’un viendra de très loin ; Et réclamera sa part de bonheur ; Et vous accusera d’un malheur ; Dont vous êtes l’auteur). Les poètes disaient à l’époque les déconvenues du moment mais surtout l’espoir, avec une pointe surréaliste. Jean Sénac n’avait-il pas identifié la beauté à un comité de gestion, ce qui avait eu le malheur d’énerver Kateb Yacine qui l’avait traité de tous les noms. C’est ce vers de Sénac qui avait secoué la toile poétique : Tu es belle comme un comité de gestion.
Sénac, ce poète aux orteils indisciplinés admirait beaucoup Sebti qui l’appréciait énormément. C’est dans le groupe de Sénac constitué de poète écrivant dans les eux langues, arabe et française, qu’il a rencontré Tibouchi, Hamdi, Laghouati, Hamid Khodja, Skif et bien d’autres. Ce n’est pas pour rien que Tahar Djaout a écrit des textes fabuleux sur lui, il était l’un des rares journalistes à avoir rendu compte de son recueil, L’enfer et la folie : « Youcef Sebti n’a jusqu’à ce jour publié qu’un seul recueil, L’Enfer et la folie. C’est une sorte de journal de bord (septembre 62-octobre 66) où sont consignés les souvenirs de la guerre et les désarrois d’une jeunesse. Le regard sur la guerre est loin d’être une rétrospective triomphaliste ou discursive ; au lieu du discours guerrier, c’est la poésie intransigeante et totale qui se tient aux détours imprévisibles de l’événement pour faire feu de ses mots rouges. L’Enfer et la folie, aux accents parfois rimbaldiens, est un recueil d’une grande densité où des poèmes éclatent sous l’afflux de la douleur et du cri. Poèmes d’impatience qui ne tolèrent ni le doute ni la retenue, qui brisent leur propre cadence pour rythmer ce monde à venir qui redonnera leur saveur aux choses et aux mots. » (Les mots migrateurs, Une anthologie poétique algérienne).
Fils de paysans, originaire d’une cité qui a connu les affres de la colonisation, même le napalm, El Milia, El Ancer, Boudious, Sebti n’oublie pas, la guerre est présente, mais sans haine, il est plutôt désenchanté parce que ceux qui ont conduit le pays l’ont desservi, « confisqué ». C’est la poésie du désenchantement. D’ailleurs, le titre de l’anthologie qu’a consacrée Bachir Hadj Ali est révélateur de l’inquiétant spleen caractérisant cette poésie : « Le mal de vivre et la volonté d’être dans la jeune poésie algérienne d’expression française ». Il aimait les humbles, les sans-voix, il ne reculait jamais devant une vérité à dire, lui un homme du peuple qui ne réfléchit pas comme le commun des gens, il avait sa logique, sa conception de l’identité, il en parlait souvent dans ses interventions et même dans ses articles dans Révolution Africaine, à la fin des années 1980, comme d’ailleurs de la francophonie comme espace en déliquescence.
Il était singulier, à l’étroit dans le milieu algérois, lui, le paysan rugueux, qui ne s’accommode pas de l’hypocrisie. Un temps, membre de l’équipe de l’association El Djahidia, il se révolte contre son président, l’écrivain Tahar Ouettar qui n’aurait pas respecté les règles du jeu. Il ne parlait pas beaucoup, mesurait ses propos, mais ce solitaire aux sorties imprévisibles ne ratait jamais sa cible. Il est peut-être l’un des meilleurs poètes algériens, mais trop peu connu, lui, l’admirateur de Fanon à tel point qu’il a fini par être interné à l’hôpital psychiatrique de Blida où a exercé Fanon. Certes, plusieurs anthologies ont repris ses textes. En attendant, l’université somnole, trop conformiste, fermée au monde de la vraie poésie.
Youcef Sebti, la barbiche à la Lénine, avance, parle tout seul, ne s’arrête pas, il dit à haute voix un de ses poèmes souvent cités, Nuit de noce :
Il a mis la clef
dans la serrure
il a frappé
avec violence
il a poussé la porte
avec violence
il est entré
il a marché
il a soulevé le voile
il m’a relevé la tête
il m’a ri au nez
il m’a déshabillée
il s’est déshabillé
il ne m’a rien dit
il a cassé un miroir
il a tout fait
il a très vite fait
il est sorti
il avait bu
et moi, j’ai pris
les draps entre mes dents
et je me suis évanouie

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